Fred Dorsimont
Fred Dorsimont
March 17, 2021 1 min read

INTERVIEW - Durabilité et Habitudes, avec Bas Verplanken

Behavioural Sciences Sustainability Interview

Behaven — Bonjour Bas, nous sommes ravis de vous avoir parmi nous aujourd’hui. Pour commencer, pouvez-vous nous dire quel est votre domaine d’expertise ?

Bas Verplanken — Bonjour. Je suis chercheur en psychologie sociale. Je cherche à comprendre pourquoi les gens se comportent de telle ou telle manière. Je suis spécialisé dans la relation entre ‘penser’ et ‘faire’ et je m’intéresse particulièrement aux habitudes.

Le comportement habituel n’a pas été étudié pendant longtemps. Dans les années 30 et 40, la psychologie du comportement s’intéressait surtout à la façon dont nos comportements étaient créés et mis en œuvre. Chercheurs et praticiens se sont penchés sur notre motivation à faire certaines choses en partant du principe que nous avons généralement une idée des résultats que nous obtiendrons en fonction des choix que nous faisons. Dans ces cas-là, nos attitudes - c'est-à-dire nos états d’esprit face à une action - et parfois nos valeurs, entrent en jeu. Elles nous conduisent toutes à former une opinion de chaque comportement et nous motivent à agir. Cette idée que nos comportements naissent de notre propre volonté a été le modèle de préférence en psychologie sociale, surtout en matière de compréhension du consommateur.

Puis nous avons essayé d'analyser ce qui se passe lorsque les gens agissent de manière répétitive. Ce modèle est-il toujours valable ? Évaluons-nous toujours les avantages et les inconvénients de chaque action dans ces cas-là ? Nos opinions comptent-elles encore lorsque nous faisons des choses que nous avons déjà faites plusieurs fois auparavant ? La réponse est probablement non.

C’est à partir de ce moment-là que nous nous sommes intéressés à la notion d’habitude. Le recherche sur les habitudes s’est développée de manière très intéressante et peut être résumée très simplement : d'une part, nous comptons sur nos attitudes et notre motivation interne et agissons par volonté. D'autre part, lorsque nous sommes dans un cadre habituel, ce n’est plus nous qui guidons nos actions mais notre environnement, à travers différents signaux. À huit heures chaque matin, vous montez dans votre voiture pour aller travailler, vous passez devant une boulangerie et prenez une pâtisserie. Vous pouvez avoir toutes sortes d’opinions sur cette action précise, mais ce n’est plus vous qui décidez de votre comportement mais votre environnement qui le déclenche.

Bas Verplanken

Un changement de contrôle du comportement s’opère; de la volonté interne à l'environnement externe et cela a de nombreuses implications, notamment sur la façon dont nous pouvons changer de comportement. Pour changer les comportements individuels, il faut d’abord comprendre comment ceux-ci sont contrôlés et d'où ils proviennent.

C’est un domaine très intéressant car rien n’est noir ou blanc. Il y a beaucoup d'interactions. Nous faisons parfois les choses par habitude, mais nous avons une certaine capacité à faire les choses différemment.

Comment utiliser ces connaissances sur les habitudes pour favoriser des comportements plus durables ?

Il y a deux choses : nous pouvons soit changer les comportements non durables, soit transformer les comportements durables en habitudes.

Pour ce qui est de changer les comportements non durables, les méthodes traditionnelles peuvent facilement se heurter aux habitudes. Par exemple, les campagnes d'informations partent du principe que changer notre attitude face à certains comportements nous poussera à changer automatiquement nos comportements. Mais si nos attitudes n’influencent pas notre comportement lorsque nous développons nos habitudes, chercher à les changer peut être une perte de temps et de ressources. Si votre comportement a été déclenché par des mécanismes autres que votre motivation interne et votre volonté, il faut agir sur d’autres éléments afin de le changer.

D’un autre côté, lorsque les gens agissent de manière durable, l’idéal serait de rendre leur comportement habituel. Dans ce cas-là, les problèmes initiaux liés aux habitudes deviennent des atouts pour maintenir le comportement. Idéalement, les comportements durables devraient se poursuivre de manière automatique et persistante. Ils devraient acquérir des caractéristiques d’habitudes, sans être remis en cause par les attitudes. Cette idée n’a pas beaucoup été étudiée car lorsque nous parlons d’habitudes, nous nous concentrons principalement sur les mauvaises habitudes.

Les interventions de changement de comportement gagneraient à se concentrer sur la formation d'habitudes. Malheureusement elles s'arrêtent très souvent là où les choses deviennent intéressantes. Il existe de nombreux exemples dans lesquels un nouveau comportement finit par disparaître. La situation revient souvent au point de départ - ou parfois empire - trois, quatre, cinq ans après la mise en place d’interventions. Créer des habitudes afin de maintenir un nouveau comportement devrait être un objectif d'intervention important. Même s’il peut être difficile et coûteux d'évaluer l’efficacité d'une intervention sur le long terme.

Bas Verplanken

Quels outils utiles peuvent être utilisés pour briser ou créer de nouvelles habitudes durables ?

Ce n'est pas une réponse facile car beaucoup d’éléments entrent en jeu. Je pense qu’il faut d’abord se concentrer sur le contexte de l’habitude et bien l’analyser car il peut être très différent selon les comportements. Nous ne pouvons pas utiliser une intervention classique et espérer qu’elle marche pour tous types de comportements.

Influencer le contexte de performance de nos habitudes n’est pas facile mais il est parfois possible de modifier certains environnements. Nos comportements sont au cœur du design des supermarchés par exemple. La mise en place des produits est très travaillée pour encourager certains achats plutôt que d’autres.

Ensuite comment transformer efficacement les bonnes intentions en comportement ? Dans le milieu scientifique, nous savons que nos attitudes positives et nos intentions d’agir d’une certaine manière - disons écologique - ne se transforment pas toujours en comportement durable. Nous avons toutes sortes de bonnes intentions, mais bon nombre d’entre elles ne se concrétisent jamais. L'écart entre l'intention et le comportement est un élément difficile à gérer dans le cadre des changements de comportement. Il faut donc trouver un moyen de d’encourager la mise en application de ces intentions. Pour cela, il est par exemple utile de sélectionner et de mettre en place des éléments déclencheurs d’actions [disposer les fruits et légumes différemment pour augmenter leurs ventes par exemple]. Ces déclencheurs peuvent générer de nouvelles habitudes sur le long terme. Bien entendu, le contexte de performance doit idéalement rester stable pour que cette stratégie soit efficace.

Pour résumer, changer le contexte devrait être une priorité. Pour cela, il nous faut tout d’abord déterminer où, quand et comment le comportement se produit. Changer le contexte est parfois très difficile ; nous ne pouvons pas ré-imaginer la disposition des rues ou modifier les itinéraires de bus comme bon nous semble par exemple.

Comment l'identité et le comportement sont-ils liés ?

Nous savons peu de choses sur la relation entre habitudes et identité. Mais pour mettre en place des changements durables sur le long terme, il faut internaliser certains comportements d'une manière ou d'une autre. Se considérer comme quelqu'un qui veut contribuer à un monde durable peut aider à créer des habitudes sur le long terme.

Il se peut aussi que les habitudes mènent à ce genre d'identité. Lorsque vous faites les choses de manière répétée et cohérente, vous indiquez que vous êtes un type spécifique de personne. Tout commence par la volonté d’adopter un comportement et d’avoir des objectifs. Puis, en répétant certaines actions, les objectifs initiaux s'estompent et notre comportement devient automatique. Dans la vie de tous les jours, vous n’avez plus l'objectif d'aller travailler. Vous allez simplement travailler. Une sorte d'indépendance entre les objectifs et les habitudes se crée. C'est un processus intéressant.

Ce qui est difficile avec les comportements durables, c’est que les avantages personnels issus de ces comportements ne sont pas flagrants. Vivre de manière écologique peut demander des sacrifices. Alors que dans le domaine de la santé par exemple, la mise en place de nouveaux comportements aura des bénéfices personnels évidents.

Bas Verplanken

Combien de temps faut-il pour créer une habitude ?

C'est une question intéressante mais sans réponse. Une étude de Lally et al. (2010) semble indiquer que former une habitude prendrait jusqu'à trois mois. Mais cela dépend énormément des personnes et des comportements. Tous nos comportements ne deviennent pas automatiques au même niveau. Certains comportements ne peuvent pas aller au delà d’un certain niveau d'automaticité, et l’automaticité stagne parfois une fois ce niveau atteint.

J'ai vécu longtemps aux Pays-Bas et me suis toujours rendu au travail à vélo. Mais un jour, un pneu a crevé et j'ai dû marcher. Cela m'a pris 15 minutes mais j'ai beaucoup apprécié car le chemin passait à travers un joli parc. J’ai donc décidé de commencer à marcher pour me rendre au travail et j'ai développé très rapidement une habitude. Mais d'autres comportements sont plus complexes.

Il faut non seulement analyser le contexte de performance, mais également le comportement lui-même et identifier son composant clé. Avec l'exercice, la décision de commencer est en fait la plus cruciale. Et dans ce cas, c'est cette décision qui doit devenir une habitude. La façon dont vous faites de l’exercice est moins importante que la décision d’en faire.

Mais pour d’autres comportements, l’exécution de l'habitude et la manière de l’exécuter sont décisives. L'exécution est l'élément crucial lors de la prise de médicaments par exemple, que vous le fassiez une heure plus tôt ou le lendemain.

Il faut garder cela à l'esprit lorsqu’on souhaite changer de comportement ou créer de nouvelles habitudes.

La segmentation est-elle utile avant la mise en place d’interventions ?

La segmentation est un outil presque théorique en soi. La segmentation nous fait prendre conscience que différents mécanismes seront plus efficaces dans différentes circonstances, avec différentes personnes. Elle nous permet de déterminer les segments de population à cibler, d’évaluer si ces segments sont atteignables et d’identifier quelles méthodes seront susceptibles d'être efficaces.

En pratique, trouver différents segments de population est difficile. Le problème avec la durabilité, c’est que les gens sont généralement prêts à agir différemment, mais n'ont peut-être pas les ressources pour le faire. La motivation est là mais ils ont besoin de soutien.

Et puis, il y a aussi ceux qui ne sont pas du tout motivés. Vous pouvez leur parler de problèmes environnementaux autant que vous voulez, ils ne vous écouteront pas. Ces personnes auront tendance à être plus influencées par des incitations législatives ou financières. Ces outils permettent d'influencer les comportements sans demander aux gens leur avis. Et parfois, cela marche très bien. La charge de 5 centimes sur les sacs plastiques au Royaume-Uni a été incroyablement efficace par exemple. Et ce n'était pas une mesure très coûteuse.

Y a-t-il des avantages à ce que les universitaires et les consultants travaillent ensemble ?

Oui, je pense que c'est très important et même crucial pour le développement des sciences comportementales. Pour les universitaires, les études et les expériences en laboratoire sont très utiles pour comprendre les mécanismes qui animent les comportements. Mais lorsque vous appliquez certaines méthodes à de réelles situations, les résultats peuvent être complètement différents et parfois surprenants. La recherche est très utile, mais il faut aussi comprendre ce qui se passe dans le monde réel.

Avez-vous des suggestions intéressantes d’articles ou de livres à partager ?

Je pense que la discontinuité des habitudes est quelque chose qui pourrait être très intéressant pour les consultants. En termes de lecture plus générale, les livres «Psychologie de l’environnement» et «La psychologie des habitudes» (livres disponible en anglais seulement), pourraient également être utiles car ils proposent des méthodes et des interventions pouvant être mises en place dans différents domaines.

Enfin, que faites-vous au quotidien pour mener une vie plus durable ?

Prendre l’avion est l’une de mes habitudes qui a le plus d’impact, mon empreinte carbone est horrible. Mais je suis très écolo, je n’ai pas pris l’avion depuis mars de l’année dernière ! (rires).

C'est un problème important cependant. J’encouragerai toujours les gens à agir durablement - qu'il s'agisse d'éteindre les lumières et d'éteindre son ordinateur la nuit - mais en termes d’impact rien n’est comparable au fait de prendre l’avion.

Nous pouvons aussi avoir un bel impact collectif en changeant notre alimentation. Si tout le monde venait à manger moins de viande, les effets bénéfiques sur l'environnement serait énorme. J'essaye donc de changer ça, ma consommation de viande est très faible. Et puis il y a les comportements quotidiens comme laver son linge à 30 degrés et ne pas utiliser trop d'eau…

Je devrais également m'engager à ne pas trop prendre l’avion après cette [pandémie]. Il y a un réel danger à ce que les gens recommencent massivement à prendre l’avion.

Références :

Lally, P., van Jaarsverk, C.H.M., Potts, H.W.W., Wardle, J. (2010) How habits are formed: Modelling habits formation in the real world. European Journal of Social Psychology, 40(6), pp. 998-1009.

Verplanken, B. (2018) The Psychology of Habits: Theory, Mechanisms, Change and Context. 1st Edition, Springer Nature: Switzerland. 409 pages.

Steg, L. & De Groot, J.I.M. (2018) Environmental Psychology: An Introduction. 2nd Edition, Wiley-Blackwell,: New Jersey, USA, 448 pages.