Nous avons récemment interviewé Anna Eckardt, Directrice Associée MyLearningBoutique, une société internationale de conseil et de formation basée en Suisse. Anna est également chercheuse et professeur d'université, spécialisée dans la durabilité et la stratégie. Dans cette interview, nous discutons du rôle de la finance dans la durabilité et de la direction que devrait prendre le secteur bancaire pour un avenir respectueux du climat.
BEHAVEN — Bonjour Anna ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre domaine d'expertise ?
ANNA ECKARDT — Merci pour votre invitation ! Je suis consultante en organisation multidisciplinaire. J'ai plusieurs expériences professionnelles derrière moi, à commencer par une formation juridique en droit international et en droit de la concurrence. J'ai ensuite travaillé pour une entreprise du secteur de l'énergie où je me suis concentrée sur la RSE, la gouvernance et la stratégie. Je suis depuis passionnée et déterminée à travailler sur la durabilité et les défis environnementaux. Compte tenu des impacts environnementaux causés par le secteur de l'énergie, j’ai cherché à savoir comment construire ces services et organisations autour de stratégies intégrant des éléments de durabilité. En tant que consultante, je me concentre donc sur la mise en œuvre et l'exécution des stratégies, et en particulier sur les aspects humains et les obstacles rencontrés lors de ce processus.
Qu'est-ce qui vous a poussé à utiliser les sciences comportementales dans un objectif de durabilité ?
Je pense que c'est l'expérience un peu brutale que j'ai eue en essayant de mettre en œuvre des stratégies (durables ou non), et la prise de conscience que les individus travaillant au sein d’organisations se comportent assez souvent de manière irrationnelle, et qu’ils ont tendance à être encore plus irrationnels lorsque vous les regroupez en comités, groupes et équipes ! Il y a cette merveilleuse citation de Nietzsche qui dit : "La folie est quelque chose de rare chez l'individu ; elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques."
Après cette prise de conscience, je me suis intéréssée de plus près à la dynamique de groupe et j'ai décidé de suivre une formation de coach systémique. Cette formation m'a amené à approfondir mes connaissances sur les aspects comportementaux de la prise de décision, tels que les biais cognitifs. Il était devenu important pour moi d'être capable de décoder et de comprendre ce que je voyais. Parfois, les plans et les idées que vous élaborez au sein d’une organisation sont rejettés. D'un point de vue rationnel, il n'y a pas de raisons évidentes à cela car tout ce que vous proposez a été testé et validé, et semble raisonnable. Néanmoins, l'idée est rejetée. Ce n'est que lorsque vous déchiffrez le code du comportement humain que vous pouvez réellement essayer d’instaurer un changement dans une organisation.
Vous avez ensuite beaucoup travaillé avec le secteur bancaire. Comment décririez-vous le rôle de la finance dans la durabilité ?
Alors que je travaillais dans le secteur de l'énergie en tant qu'avocate, puis en tant que consultante en stratégie, mon intérêt pour le changement climatique s'est accru, tout comme ma frustration face au peu d'efforts déployés pour décarboniser le secteur de l'énergie dans les grandes compagnies pétrolières et gazières de la planète pour lesquelles je travaillais. Lorsque j'ai commencé à réfléchir à mon doctorat, je me suis dit qu’il faudrait peut-être trouver d’autres façons de limiter le changement climatique. Au lieu de me concentrer sur les suspects habituels, j’ai décidé de suivre une approche systémique et d’étudier les différents leviers qui pourraient être efficaces à une échelle globale.
J'en suis rapidement venue à la conclusion que le secteur bancaire serait le bon secteur à examiner, car il est au coeur des flux financiers. J'ai réalisé que le secteur de l'énergie était un acteur important, mais que le véritable point de levier était l'industrie financière, et les banques en particulier. Elles sont plus puissantes et pourraient être un plus grand levier vers la décarbonisation que le secteur de l'énergie lui-même.
L'industrie financière est au cœur de l'économie. Son rôle est de distribuer des fonds et d’alimenter l’économie et, plus important encore, elle a le pouvoir de décider des conditions dans lesquelles elle le fait. C'est vraiment intéressant parce qu’il n’existe aucun autre acteur capable d'influencer les entreprises mondiales de la façon dont les banques peuvent le faire, au-delà des frontières.
Pensez-vous que le secteur bancaire soit un secteur difficile à changer ? Quels sont, selon vous, les défis spécifiques à relever et en quoi sont-ils différents de ceux du secteur de l'énergie ?
Quand il en vient à l’intégration du changement climatique dans les stratégies organisationelles, je pense que le secteur bancaire est aussi difficile à changer que le secteur de l'énergie dans le sens où il est très traditionnel, c'est-à-dire que les personnes qui y travaillent sont généralement assez conservatrices et fixées dans leur mode de pensée. Le secteur de l'énergie est plus avancé dans le sens où, depuis de très nombreuses années, il est dans le collimateur du public du fait de ses impacts environnementaux. Depuis plusieurs décennies maintenant, le secteur de l’énergie développe donc des procédés et des connaissances internes afin d’évaluer son impact sur l’environnement.
Les banques, en revanche, n'ont pas eu l’urgence de développer des compétences internes. Et contrairement au secteur de l'énergie, qui se concentre uniquement sur l'énergie, le secteur bancaire doit se renseigner méticuleusement sur les multiples industries dans lesquelles il investit, afin d'évaluer leurs impacts environnementaux respectifs. Le processus d'évaluation est donc beaucoup plus complexe.
Un autre challenge important en termes de changement climatique est la grande diversité des méthodologies utilisées pour évaluer les impacts environnementaux. Comme vous le savez probablement, la finance a fait l'objet d'une attention particulière lors de la COP26 de cette année à Édimbourg. L'une des principales déclarations qui y ont été faites est que nous avons besoin de milliards de dollars (USD) pour financer la transition vers le net zéro d'ici le milieu du siècle. La COP26 s'est terminée par un appel à l'action : toutes les décisions financières doivent tenir compte du climat. Mais comment prendre en compte le climat dans vos décisions financières ? D'où viennent les données, quels sont les paramètres à considérer ? Comment aligner exactement le capital sur l'objectif de 1,5°C et revoir son portefeuille de manière holistique ? C'est loin d'être trivial. Cela crée toutes sortes de défis pour les banques et les institutions financières. L'absence de cadre d’évaluation standard signifie que les institutions du secteur peuvent choisir le cadre qu'elles préfèrent. Et même si les cadres sont tous très bons, ils mesurent des choses différentes. Ainsi, une banque qui déclare des chiffres spécifiques concernant son impact environnemental pourrait facilement changer de chiffres si elle devait l'évaluer à travers un cadre différent.
Cela peut amener à des suspicions de greenwashing qui peuvent diminuer la confiance de potentiels clients cherchant à investir.
Diriez-vous que les banques subissent plus de pression publique de nos jours ?
Absolument. Par rapport à la situation d'il y a sept ans, les choses bougent. En Suisse, un pays réputé pour son industrie bancaire, nous avons des militants du climat assis devant les portes des banques réclamant des changements et des actions. Ce n'était même pas le cas il y a trois ou quatre ans.
Je dirais que le tournant pour les banques a été l'accord de Paris en 2015, qui a donné naissance à l’initiative financière de l'ONU, laquelle a débouché sur la création d'un groupe de travail chargé d'élaborer des déclarations financières et de travailler sur les risques climatiques. La pression sur le secteur bancaire n'a cessé de croître depuis.
Toutes ces pressions ont-elles entraîné des changements substantiels au sein du secteur ?
À mon avis, nous avons encore une majorité de traditionalistes qui ne font que le strict minimum. Certains sont proactifs, mais recherchent seulement des solutions de facilité, ce qui n’est pas mauvais en soi - mais insuffisant. En tant que consultants en organisation et spécialistes en sciences cognitives, nous nous rendons compte que ces personnes choisissent de s’impliquer dans des domaines spécifiques uniquement parce qu'elles ont des intérêts particuliers et des préférences personnelles pour tel ou tel domaine. Et lorsque des personnes compétentes ont un intérêt spécifique pour un sujet, elles attirent généralement d’autres personnes partageant les mêmes idées. Certains groupes finissent alors par se concentrer sur la création de changements importants dans un ou deux domaines seulement.
De nombreuses banques fonctionnent encore sur ce mode individualiste et opportuniste, au lieu d’être stratégique. Néanmoins, il existe quelques pionniers qui tentent d'apporter des changements substantiels dans le secteur, et nous commençons à en voir davantage.
Quelle est la voie à suivre pour le secteur bancaire et quel est actuellement le rôle des sciences comportementales dans ce contexte ?
Presque toutes les déclarations que font les banques dans le contexte du changement climatique commencent par l'idée que ce n'est pas la responsabilité des banques de sauver la planète. Elles semblent suggérer qu'elles sont heureuses de respecter la réglementation en vigueur et les demandes du marché, mais ne veulent pas jouer les super-héros. Mais la vérité est que nous n'avons ni le temps ni le luxe de décider de quelle industrie sera le héros. Au vu de l’urgence climatique, chaque industrie se doit d’utiliser ce qui est en son pouvoir pour atteindre les 1.5°C. Il s'agit seulement de savoir qui doit le faire en premier et quel sera leur impact. Si les banques agissent rapidement, elles pourraient créer des changements à grande échelle au sein du marché grâce à leur pouvoir catalytique. C’est pour cela que je pense qu’elles doivent intensifier leurs efforts et prendre leurs responsabilités, car nous n'avons pas une seule minute à perdre.
Du point de vue des sciences comportementales, les banques pourraient utiliser des outils et astuces qui inciteraient et eduqueraient leurs clients afin qu’ils comprennent l’impact et le pouvoir de leur investissements. Mais comme toujours avec le ‘nudge’, il y a un certain nombre de questions auxquelles nous devons répondre avant de mettre en place ces outils. Comment décider de ce qui est éthique et de ce qui ne l'est pas en termes d'influence sur le comportement ? Et qui devrait prendre ces décisions lorsqu'il s'agit d'une influence à grande échelle ?
Indépendamment du secteur bancaire, et si on se concentre sur les comportements des individus et des entreprises par exemple, nous savons que les comportements asociaux et non durables sont directement liés à de nombreux biais cognitifs qui influençent les perceptions de décideurs. Je pense donc que nous n’avons pas d'autres solutions que de travailler avec les sciences comportementales pour contrer ces biais.
Merci Anna ! Pour finir, avez-vous des recommandations de livres ou de publications concernant les sciences comportementales et la durabilité dans le secteur bancaire ?
Je recommanderais un article que j'ai coécrit sur les biais cognitifs dans le contexte du changement climatique, car il fournit également des méthodes et outils pour contrer ces biais en entreprises [retrouvez le résumé ici]. Mes sources d'inspiration sont les publications de Max Bazerman, par exemple son livre avec Ann Tenbrunsel, ‘Blind Spots’ et ‘Think Again’ (non, pas celui d'Adam Grant, excellent livre également) de Finkelstein, Whitehead et Campbell. Nous avons mentionné les nudges, donc ‘Nudge’ bien sûr, de Richard Thaler et Cass Sunstein. Et en parlant de ce dernier, je recommande absolument le livre intitulé ‘Noise’ de Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass Sunstein, qui sont tous les trois des gourous dans le domaine de la prise de décision.
Références
Blind Spots, de Max Bazerman et Ann Tenbrunsel : https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691156224/blind-spots
Think Again, de Sydney Finkelstein, Jo Whitehead et Andrew Campbell : http://mba.tuck.dartmouth.edu/pages/faculty/syd.finkelstein/thinkagain/index.html
Nudge, de Richard Thaler et Cass Sunstein : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nudge_(livre)
Noise, de Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass Sunstein : https://oliviersibony.fr/livres/noise